Lettre à l’infertile que j’étais

Nous sommes le 4 décembre 2013 et tu ressors toute guillerette de chez ta gynéco. Heureuse et plus légère de quelques petits grammes car c’est sans ton DIU cuivre que tu vas vivre ces prochaines années.

Quoi, années?

Et oui, ma vieille, années.

Ben merde alors, tu avais pourtant lu qu’il fallait en moyenne entre 6 mois et 1 an pour concevoir un bébé mais, lorsque l’on lit les moyennes, on oublie facilement les exceptions. Hélas, vous ferez partie des exceptions. Je préfère te prévenir car je me suis souvent dit que j’aurais aimé anticiper cette possibilité, que concevoir son premier enfant soit un véritable combat.

Dans 4 mois, tu t’emballeras une première fois, ce sera ton premier test positif. Première grossesse, démarrée vite, tu seras quasi insouciante. Mais, très vite, je préfère te mettre en garde, tu déchanteras. Grossesse non évolutive, rideau, rien à voir. Ca t’en mettra un coup, un premier.

Parce qu’une fausse couche, qu’on se le dise, pour une fois, ça fait un mal de chien. La douleur physique, tu t’y attendras mais seras finalement surprise que ce ne soit « que » ça. Mais la douleur psychique, elle, dépassera de loin tes prévisions. Ce ne sera ni plus ni moins qu’un deuil. Tu auras conçu, rêvé, commencé à aimer ton bébé et tu auras vu ta grossesse décliner, ta fausse couche tarder à se faire, le sang couler, le taux retomber à 0. Zéro pointé. Il te faudra des mois, oui, mois, pour dire mentalement adieu à cet enfant rêvé, devant la mer grise, les larmes aux yeux. 

Une fois que le moral sera un peu remonté, tu espéreras une grossesse rapide et évolutive. Après tout, la première avait été vite lancée. Nouvelle désillusion, ma pauvre. Tu ne retomberas enceinte que neuf mois plus tard. Un hasard? Je vois d’ici ta question, légitime. J’ai tendance à penser que non, mais tu te feras ton opinion toute seule.

Ta seconde grossesse cafouillera dès le départ: saignements légers, taux riquiqui, ça n’ira pas bien loin cette histoire. Alors, pour le coup, tu auras réussi à être suffisamment détachée pour éviter l’abattement mais ce sera une sourde colère qui commencera à gonfler en toi. Une colère envers le monde entier, et envers toi-même. Tu te diras que tu es mal fichue, qu’il n’y a qu’une nulle comme toi qui ne sois même pas capable de porter un bébé sans le tuer. Je te le concède, tu auras des moments d’intense déprime, profonde, silencieuse. Les pires qui soient, en somme.

Les mois passeront ensuite. Ce ne sera finalement plus le deuil d’un bébé que tu feras mais celui de devenir un jour mère. Tu pleureras beaucoup, seule, en silence. Il n’y a rien de plus naturel, pour une femme, que de donner des enfants à l’homme qu’elle aime. Et pourtant, toi, tu n’y arrives pas. Tu verras autour de toi les naissances se succéder, des grossesses prévues et rapidement démarrées, des grossesses imprévues même, et chaque annonce te renverra à ta propre incapacité à mener une grossesse plus loin que quelques pauvres semaines.

Les mois défileront, les saisons aussi. Pas de grossesse, plus rien, le vide. Mais souvent tu te diras que tu préfères rester vide que de tuer d’autres bébés. Oui, réjouissant. Un jour de novembre, ton chéri et toi aurez l’impression que des symptômes évocateurs reviennent, après tout, tu auras déjà connu deux débuts de grossesse et sauras parfaitement comment réagit ton corps. Au fond de toi, tu sauras pertinemment que quelque chose se passe mais hors de question de le vérifier, tu auras une peur quasi panique de redémarrer une grossesse bancale. Puis, quelques jours après, les symptômes disparaîtront, le sang arrivera, et redéfileront les mois.

Tu te noieras dans ton travail, dans les lectures, dans tout, sauf réfléchir. La souffrance te suivra comme ton ombre, tu murmurant à l’oreille des atrocités comme de laisser ton homme partir car il ne mérite pas d’être privé d’enfant, que tu es une ratée, une tueuse de bébés, trop faible, trop nulle pour y arriver. D’extérieur, rassure-toi, personne n’en verra rien mais tu perdras des plumes, prépare-toi.

Quoi? Tu ne veux plus tenter? Ne sois pas bête, le combat, aussi cruel soit-il parfois, en vaut clairement la peine. Déjà, du fond de cette douleur permanente, sache que tu ne seras pas seule. Ton couple, déjà remarquable par sa solidité, n’en sera que plus fort. Seul, on avance plus vite, à deux, on avance plus loin, hein? Et puis tu te lieras, sur Internet, à des femmes qui traversent la même misère que toi et tu t’attacheras, te confieras, découvriras une solidarité insoupçonnable. Dans des années, crois-moi, vous vous suivrez toujours. 

Je pourrais arrêter ma lettre ici, sur cet encouragement qui fait peut-être maigrichon face à ce que je t’ai annoncé avant. Quoi? Tu veux savoir comment cela se finira? Curieuse, va!

Alors, au bout de 28 mois, 28 règles retrouvées au lever du 14è jour post ovulation, environ donc 140 tests de grossesse effectués, dont 135 négatifs, 2 fausses couches avérées et 1 suspectée, 1 passage en PMA dans l’objectif de faire des inséminations, environ 50 crises de pleurs, 5 grossesses dans ton entourage proche, ce 25 avril 2016 (oui, ça fait peur vu que tu es présentement fin 2013), tu découvriras qu’enfin, tu es à nouveau enceinte. Etrangement, tu n’auras pas si peur que ça. Tu auras pourtant anticipé ce moment avec une terreur notable et, non, tu seras assez confiante en ce bébé qui te feras la blague de se nicher juste avant le lancement du protocole PMA.

Non, je ne plaisante pas. Oui, c’est drôle, hein, mais pas si rare. Ta grossesse se déroulera bien: tu n’auras ni nausées, ni malaises, pas de rétention d’eau, pas de diabète. Bon, ton bébé se mettra en appui sur ton col dès le 5è mois, tu auras tes premières contractions dans la foulée, sera en presque-MAP dès le mois suivant, assignée à domicile, repos. Mais, franchement, après ce que tu viens de lire, c’est du pipi de chat, on est bien d’accord. Tu auras un joli bidon tout rond, un bébé très actif et en forme. Une petite fille, ton rêve, même si tu n’en seras plus à préférer un sexe ou l’autre, juste à vouloir, enfin, un bébé en vie.

Tu seras exaucée toute fin décembre. 4h23 de travail, pas de péridurale, une arrivée speed à la maternité et, 23 minutes plus tard, elle ouvrira ses grands yeux bleus pour les plonger dans les tiens, sans même penser à pleurer. Là, tu te dis qu’avec toute la poisse décrite plus tôt, ça dénote, hein? Comme on le dit souvent, la roue finit par tourner. 

Enfin, après un long combat, tu seras maman. Chamboulée, paumée aussi, et carrément flippée, mais, je te le jure, tu y seras enfin arrivée! Ne retourne pas te faire poser un DIU, ravale ta peur, combats tes larmes, appuie-toi sur l’amour de celui dont tu feras un père et tout ira bien. 

Tu veux savoir ce que c’est, la vie de maman? Non, là, je m’arrête, tu le découvriras par toi-même. Tout ce que je peux t’assurer d’ici c’est que cela ne ressemble en rien à ce que tu t’imagines…

infertile

 

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