Infertilité, fausses couches

Porter la mort

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Avant, je faisais en moyenne une fausse couche par an. Je tombais laborieusement enceinte et le perdais rapidement. Dans le même temps, je voyais les naissances se multiplier autour de moi et, ironiquement, mes amies concernées n’avaient eu aucun problème à avoir leur bébé.

Au fil des mois, des années, des fausses couches, un trou énorme s’est creusé en moi. Un trou noir formé par un tas d’émotions négatives contre lesquelles je ne pouvais rien: la tristesse, la colère, la jalousie, l’incompréhension. Je vivais avec ce sentiment que le sort s’acharnait sur nous tout en se montrant très clément avec nos proches. Je ne comprenais pas. Qu’avait-on fait de travers pour mériter ces débuts de grossesse avortés? Peu à peu, j’ai imaginé de manière de plus en plus réaliste une vie sans enfant car je me disais que c’était ce qui se profilait à l’horizon… Une simple question s’était immiscée dans mon esprit et me vidait de toute substance. Dans mon cœur, j’étais mère depuis des années, l’idée de ne jamais voir ce rêve se réalisait me rongeait de l’intérieur.

Je dis souvent qu’on a « perdu des plumes » pour avoir La Bête, c’est surtout parce que je suis incapable de mettre les mots justes sur ce qu’on a perdu. Parce que je ne suis pas dans la tête de Chéri et que, même au sein du couple, c’est un sujet qu’on préfère enterrer. Quant à moi, j’ai bien cette sensation d’avoir perdu quelque chose, en plus de mes étoiles, mais quoi? De l’insouciance? Peut-être. Confiance en la vie? Probablement. La capacité de me projeter dans l’avenir? Certainement. Quant à notre couple, les épreuves l’ont renforcé mais je ne pourrais assurer avec la plus absolue certitude qu’il n’a rien perdu.

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Avant que La Bête ne vienne s’accrocher plus fort que les 3 étoiles précédentes, j’étais une coquille vide, l’ombre de moi-même. Une belle imitation, ma vie quotidienne était digne d’un grand Oscar tant je trompais mon monde! Bien peu de gens (et même, pendant très longtemps, personne) ne savait ce que nous traversions. Ce choix s’était imposé de lui-même après avoir enduré un « et qu’est-ce que vous attendez de nous? » ironique et sec aux urgences, pour ma première fausse couche. Après avoir reçu des « après tout, ce n’était qu’un tas de cellules » ou encore « vaut mieux ça qu’un enfant handicapé » ou l’adorable « vous en referez un autre ».

Je ne laissais rien paraître et me taisais mais en moi, c’était un champs de mine. Un paysage désolé dans lequel on pouvait encore envisager quelques explosions. J’ai même envisagé de quitter Chéri pour lui laisser la chance, à lui, d’avoir des enfants. Avec une autre qui ne les tuerait pas les uns après les autres. Il ne s’agit pas d’un manque d’amour mais de l’abandon le plus douloureux qui puisse être envisagé. Je ne l’ai pas fait mais j’imagine que si j’endurais aujourd’hui ma 6è fausse couche sans avoir une douce enfant qui dort dans son lit, la pensée rôderait encore dans mon esprit. Elle et tant d’autres qui se frayent facilement une place comme « tu n’es pas une vraie femme, pas capable de porter la vie », « encore un bébé de tué, on en est à combien? », « et maintenant, on met quoi en place pour ne pas craquer? »

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Et puis La Bête s’est accrochée, je me demande de plus en plus comment. Enfin, j’ai réussi à porter la vie, et non la mort. Un fœtus bien vivant, très actif, ne présentant aucune anomalie. Alors certes, j’ai failli le mettre au monde bien trop tôt mais, comble de l’incroyable, je l’ai portée huit mois et demi. Plus fou encore, elle est née au terme d’un accouchement idéal. J’ai cru qu’on en avait définitivement terminé avec le sang, avec les larmes, avec la mort. Quoi qu’il en soit, elle m’a donné un souffle nouveau et a comblé bien des brèches que je traînais en mon for intérieur.

Après sa naissance, nous avons voulu attendre avant de reprendre une contraception. On voulait savoir si oui ou non, je souffrais d’endométriose. Si la réponse était affirmative, on ne reprendrait pas de contraception, parce qu’on savait que ma fertilité allait chuter plus vite que les autres et qu’il n’y avait pas forcément de temps à perdre. En plus, je serais interdite de DIU cuivre, la seule contraception que je supporte. En octobre 2017, l’IRM a confirmé la présence d’une endométriose profonde. Sans se lancer officiellement dans l’aventure bébé 2, on a choisi en pleine conscience de ne pas nous protéger. Je faisais ma 4è fausse couche le mois suivant.

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Maintenant, je fais en moyenne une fausse couche tous les 6 mois. A peu de choses près, exactement au même stade. La présence de ma fille m’aide à ne pas perdre trop de « plumes » à chaque fois mais je serais vraiment une menteuse d’affirmer que ça passe tout seul parce qu’elle est là. Je me raccroche à elle, tant de couples vendraient tout ce qu’ils possèdent pour avoir ne serait-ce qu’un enfant! On a longtemps été de ceux-là, alors je n’ai rien oublié de ce que ça fait. Alors oui, on est de gros veinards car nous sommes parents, et rien ne peut me faire oublier ma chance. Je finirais presque par me demander, le matin, si je n’ai pas rêvé tout ça tant cette chance me paraît indécente.

Alors pour les deux premières fausses couches après sa naissance, j’ai réussi plutôt bien à me focaliser sur cela, cette vie miraculeuse devant moi. J’ai réussi à positiver, à m’en relever plutôt vite et sans trop de séquelles. Juste deux petites étoiles de plus dans mon ciel nocturne. J’ai réussi à ne jamais pleurer dans elle, à m’occuper l’esprit pour ne pas y penser, à fuir cette foutue culpabilité qui me retombe sur le dos à chaque fois. J’ai rangé la progestérone dans le placard, j’ai repris le boulot dès la fin du déluge et ai attendu le prochain début de grossesse sans vraiment l’attendre.

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Mais là, je ne pourrais dire exactement pourquoi, ça passe moins bien. Peut-être parce que depuis 3 mois, mes cycles raccourcissent, me laissant supposer des dégâts supplémentaires dus à l’endométriose. Peut-être parce que cette fois-ci, je démarrais vraisemblablement avec un bon taux, chose rarissime chez moi. Ou alors parce que j’étais vraiment prête. Ou tout ça à la fois.

En tout cas, quand j’ai vu ce salaud de test foncer à peine, finir tellement plus clair qu’hier, j’ai été soufflée par un chagrin plus fort que moi. Je suis sortie des toilettes la tête haute, ai envoyé un message laconique à Chéri mais dès que mon regard a croisé celui de ma fille, les vannes ont cédé. J’ignore combien de temps j’ai pleuré, une heure? Deux? Un bon moment en tout cas, jusqu’à ce que je me sente bien vidée. Tout m’a paru insurmontable aujourd’hui: sourire à La Bête, discuter avec elle, garder ma bienveillance, faire les tâches ménagères… Je ne souhaitais qu’une chose: me taire et m’isoler. Je m’en voulais de réagir avec tant de sensibilité mais, clairement, c’était plus fort que moi. J’ignore bien comment je vais endurer mes prochaines journées de travail: ce sera un changement d’idées salvateur ou un doux enfer face à mon besoin profond d’isolement.

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Je m’en veux, je me refuse de me laisser aller au chagrin dont je ne comprends pas la puissance. Parce que c’était bien moins horrible qu’une fausse couche tardive. Parce que je suis déjà maman. Donc je n’ai pas de raisons d’être abattue comme je le suis. Alors l’amatrice de l’hyper-contrôle que je suis fait tout ce qu’elle a pour se détourner de son traître de corps et sa fichue sensibilité. Mais tournent en moi ces pensées qui font tellement mal…Que je le voulais tellement, ce Numérobis; que ça commençait bien cette fois-ci; que 6 fausses couches dont 3 en un an pile, ça commence à peser lourd; que là je suis revenue à la case « je porte un embryon mort en attendant le déluge et cette douleur si reconnaissable »… Une fausse couche, peu importe les circonstances dans lesquelles elle a lieu, c’est un ras-de-marée intérieur.

Cet article a été écrit à la va-vite, un simple exutoire qui se rapproche du tas de jérémiades dont j’ai pourtant horreur. Mais j’en avais besoin et je suis toujours convaincue qu’il est important de briser ce tabou. Vos messages de soutien m’ont fait beaucoup de bien, ce sont autant de petites ailes qui portent cette nouvelle étoile avec douceur vers sa destination. Je vous répondrai individuellement dès que j’aurai passé cette phase où le moindre contact avec autrui me demande une force herculéenne. Mais, du fond du cœur, merci.

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26 commentaires sur “Porter la mort

  1. Encore une fois, je me retrouve dans tes propos. Est-il nécessaire de le dire? Tu n’es pas responsable de ce qui t’arrive, et te laisser aller au chargrin me semble le plus sain. Bien sûr qu’avec un enfant qu’on a voulu si fort, on peut se sentir chanceuse, mais ça n’enlève rien à la perte et à la douleur des FC, surtout quand elles se répètent. On ne reagit pas toujours de la même façon, peut-être parce qu’on ne projette pas la même chose à chaque fois.
    Ce besoin de s’isoler, je l’ai ressenti aussi, j’aurai aimé pouvoir tout plaquer pour me reconstruire à ce moment là, même ma fille dont je n’avais plus la force de m’occuper correctement. Et finalement, elle a été ma bouée de sauvetage parce que sans elle j’aurai sûrement sombré.
    Bref, pleure autant qu’il le faut, serre La Bête contre ton coeur autant qu’elle le supporte, et prends du temps pour toi.
    Je pense très fort à toi!

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    1. Merci beaucoup pour tes mots qui me rassurent, qui me confirment que je suis une femme normale qui vit normalement ses fausses couches répétées. En effet, je ressens profondément ce besoin de tout envoyer bouler mais ma fille miraculeuse est là et, bon dieu, heureusement qu’elle est là!

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  2. Si, tu as des raisons et de sacrément bonnes raisons de pleurer et d’être triste. Ce n’est pas parce qu’on a déjà un enfant que la peine doit être moins importante automatiquement. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne 🙂 une Fc n’est dailleurs pas l’autre, on peut en vivre une mieux que les autres (c’est horriblement mal tourné, mais tu me comprends). Ne te culpabilise pas de vivre tes émotions : on passe notre temps à expliquer à nos enfants qu’ils ont le droit d’être en colère ou triste … ben nous aussi ! Quelles que soient les circonstances. Il faut gérer tant de choses… essaie de ne pas être trop dure avec toi même.

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    1. C’est difficile de gérer le chagrin quand s’y mêle une culpabilité dont on peine à se défaire. La culpabilité d’avoir encore échoué (même si, je le sais et Chéri me l’a répété, mon corps n’a probablement fait que son travail face à un embryon non viable), la culpabilité de me sentir bouleversée et affaiblie, encore plus qu’auparavant. J’ai du mal à être indulgente envers moi-même…

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  3. « Avec une autre qui ne les tuerait pas les uns après les autres. »
    😦 c’est tellement terrible de te voir écrire cela. Tu n’y es pour rien, c’est juste que la vie est une chienne, il n’y a ni sens, ni justice dans ce que tu traverses encore une fois. Pleure, pleure cette injustice, crie ta révolte, c’est la seule chose à faire à l’instant. ❤

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  4. Tu es sacrément courageuse et ça aurait été inhumain de ne pas craquer après toutes ces fc !! Tu as le droit d’être triste, jalouse, te sentir malchanceuse, que tout ça est injuste — et ne te sens aucunement coupable. Tu es une femme qui a perdu son (ses) petits embryons, et ce n’est pas rien. Alors laisse tout sortir, et prends le temps nécessaire à ta reconstruction. Courage à toi.

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  5. Je me reconnais totalement dans mon propos. Nous écoutions une chanson humoristique/parodie peu après une de mes fausses couches.A un moment les paroles étaient « nous avons tué tous les humains », je me suis aussitôt écrié: « ah comme mon utérus ». Cette phrase est toujours restée dans un coin de ma tête.

    Même si tu as déjà la chance d’être parent, tu as le droit de laisser aller cette horrible douleur. Tu as le droit d’être révoltée, d’être jalouse, ne penses jamais le contraire.

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  6. Il n’y a aucune raison de te sentir ridicule, aucune raison de te culpabiliser. Comme tu l’as dit toi-même, ce ne sont pas que quelques cellules, mais un espoir, un projet, un avenir entrevu.
    Autorise-toi ce chagrin dont personne, personne ne devrait oser te dire qu’il est exagéré…
    Et prends soin de toi avec toute la bienveillance dont tu sais faire preuve pour ta fille.

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    1. La fausse couche est tellement banalisée (par la médecine ou les gens qui n’ont jamais connu ça) qu’on en vient à se demander si le chagrin et la colère sont légitimes. La bienveillance envers moi-même m’a toujours été infiniment plus difficile à trouver qu’envers ma fille. Merci pour ton soutien.

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  7. Courage miss, tu as le droit de pleurer, de faire éclater ta colère, il ne faut pas garder cela enfouit et le ruminer. Je te renouvelle mon soutien et douces pensées en espérant qu’elle puisse appaiser un peu ta peine. Bises

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  8. Prends ton temps. Tu traverses une période si délicate.. Ne t’en veux pas d’avoir des journées plus difficiles que les autres.. C’est ton droit. Laisse toi aller. Plein de courage en tous cas.
    Et, oui, tu brises ce tabou et je suis sure que tu es d’un énorme soutien pour toutes ces femmes qui vivent la même chose que toi, dans l’ombre parfois…

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  9. Tes mots me bouleversent tant je m’y reconnais. Rien de ce qu’on ne pourra dire ne va alléger ta peine. Mais si je peux te donner un conseil, juste un, ne t’en veux pas d’en souffrir. C’est normal de pleurer,d’avoir des journées difficiles. Et je sais ce que je dis, car après ma fc à 3mois passés, je n’ai rien trouvé de mieux que de sourire à la gyneco de garde, et lui dire « oh ce n’est pas grave ». Et filer chercher mon fils, comme pour m’interdire de craquer. Le garder avec moi plutôt qu’à la crèche alors que j’étais en arrêt et en pleines douleurs physique également. Il m’a fallut du temps pour accepter et ne plus retenir. D’arrêter de Me dire que j’ai le droit d’être abattue même si j’ai déjà un enfant, que je devrais m’estimer heureuse parce que lui est la.
    Peu importe le nombre de jour ou de semaine, ton petit ange existe et c’est normal qu’un cœur de maman saigne pour lui.

    Je t’embrasse bien fort dans cette malheureuse épreuve que j’aurais tellement voulu que tu n’aies pas à vivre cette fois’..

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  10. Tes émotions sont légitimes : il ne faut pas t’en vouloir. Oui, il y a toujours pire : des gens sans enfants, des femmes qui ont fait des fausses couches tardives, d’autres qui ont perdu un enfant. Mais tu as aussi le droit d’exprimer ta souffrance: il me semble que tu as quand même pas mal « encaissé » ces derniers temps.
    Et puis un jour, ça ira mieux. Tu seras capable de regarder le côté plein du verre : oui, tu as la Bête à tes côtés, en pleine santé. J’imagine qu’il y a plein d’autres éléments dans ta vie comme ton travail ou ton mari qui te permettent de te sentir chanceuse. Mais laisse toi le temps, d’abord, d’exprimer la souffrance que tu ressens.
    Et ne sois pas trop dure avec toi-même… non tu ne tues pas les bébés! Je ne sais pas si tes fausses couches s’expliquent médicalement, mais en tout cas, c’est bien plus complexe que ça.
    Toutes mes pensées pour cette période difficile.

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    1. Merci pour ton soutien et tes encouragements. Mes FC n’ont officiellement aucune explication et on a tout testé: bon taux hormonal, bonne coagulation, pas d’anticorps problématiques, utérus en bon état, etc etc. Néanmoins, tératospermie sévère chez monsieur et endométriose profonde chez moi. Soit-disant que ces deux problèmes n’ont aucun lien avec les FC mais j’y crois bof, moi.

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