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Au nom du père

Vous l’avez sans doute constaté, dans ce chemin terrible que nous traversons, j’évoque peu mon compagnon. Je le fais avec partimonie, retenue et prudence. Ce n’est en aucun cas une négation de sa peine, une méconnaissance de son cheminement, simplement une précaution respectueuse.

Cependant, il est vrai que dans le cadre du deuil d’un enfant (qui plus est un enfant très jeune), on a souvent tendance à laisser les papas en arrière-plan. On parle de la douleur d’une maman mais on oublie le papa. Certains couples ont même entendu des choses inacceptables du genre « oui, mais toi, tu es le papa, tu souffres moins que ta femme ». Là encore, ça témoigne du fossé terrible qui sépare les parents endeuillés des gens dotés d’un niveau de compréhension bien inférieur au minimum acceptable. L’idée que le père n’ayant pas porté l’enfant, n’ayant pas bénéficié d’un vrai congé maternité, souffre moins, est complètement fausse et, osons les vrais mots, stupide.

Oui, j’ai porté notre fils neuf mois. C’est en moi que s’est jouée cette grossesse complètement folle et, avant même que son papa ne puisse enfin avoir un contact direct avec lui, notre fils et moi avions un lien particulier. Oui, c’est majoritairement avec moi qu’il a passé ses premiers mois de vie, son papa n’ayant eu que quelques jours ici et là pour être avec nous (enfin, les choses changent en 2021). Est-ce pour cela qu’il faudrait en conclure que « oh, bon, ça va, il ne l’a pas connu tant que ça son fils! » Mon dieu… S’il y a bien une chose qui me serre le coeur, me retourne les tripes le concernant, c’est justement qu’il ait moins profité de son fils que moi. Ces moments où je l’ai eu rien que pour moi sont autant de moments dont lui n’a pas bénéficié. Et aujourd’hui plus que jamais, je trouve ça injuste. Alors non, je n’ai pas l’apanage de la plus forte souffrance, je suis peut-être la plus chanceuse de nous deux en réalité, car j’ai plus profité de notre bébé que lui. La différence s’arrête là.

Franchement, qui pourrait croire que, même pour un bébé décédé à la naissance, un papa ne s’est pas investi? Le papa, comme la maman, se projette dès que la grossesse semble bien établie. Il s’attache au bébé, il cherche amoureusement ses mouvements, lui parle, guette ses réactions. Il s’émerveille devant les échographies, tend l’oreille pour entendre les pulsations du pouls plein de vie, il s’inquiète quand la grossesse prend une tournure inquiétante. Il choisit le prénom avec délices, prépare la chambre avec sa compagne, les petits vêtements, les doudous. Il est là pour la naissance, il tient la main de sa compagne, suit le travail et est le premier à découvrir le visage de leur merveille. Pour La Tornade, c’est Chéri qui a bougé les capteurs pendant le travail (extrêmement rapide, trop pour la machine), c’est lui qui a attrapé notre fille avec la sage-femme, lui qui l’a très vite reprise car la délivrance était compliquée. Pour Mini Loup, nous n’étions même que tous les deux jusqu’à ce que notre bébé arrive en trombe, il était là pour se faire broyer la main, me brumiser le visage et pour entendre le premier cri de notre petit battant. C’est lui qui l’a accompagné à la pesée et est revenu m’annoncer son poids avec émotion et fierté. Comment peut-on prétendre qu’un papa ne tisse aucun lien avec son bébé avant sa naissance? Ce n’est pas parce que ça se passe dans un autre corps que le sien qu’il ne vit rien de particulier…

Cette négation de la douleur du père, qui s’ajoute elle-même à l’image de l’homme que notre société impose dès leur enfance, de celui qui est « fort », qui ne « pleure pas », qui se doit de « soutenir » sa famille, les amène bien souvent à vivre ce cheminement terrible dans la solitude et le silence. Je reconnais que l’homme est biologiquement moins enclin que la femme à exprimer ses émotions. J’ai récemment appris que cette expression qui nous soulage, nous, renforce souvent l’impression de fragilité des hommes. Parler lorsqu’ils n’en sont pas prêts les fragilise. Avant même de savoir cela, pour être depuis plus de quatorze ans avec Chéri, je savais bien qu’il était moins porté sur les mots que moi pour sortir ses peines. Il a toujours été davantage dans l’agitation, l’action ou la somatisation que dans la parole. Mais ce qui s’explique en partie biologiquement prend aussi racine, j’en suis convaincue, dans ces idées reçues sur la condition des papas. Le père doit se taire, doit être fort et soutenir sa femme éplorée et bien plus atteinte par la perte de leur enfant. Un bon ramassis de salades…

A mes yeux, et je l’écris souvent, être « fort » n’est pas « ne pas pleurer ». Pour moi, la force c’est le courage de se confronter à ses émotions, de voir sa souffrance en face. La force n’est pas ce qu’on fait de cette souffrance mais simplement de la reconnaître pour ce qu’elle est. Pour moi, un homme qui, face à une épreuve douloureuse de la vie, affirmera qu’il va bien, même pas mal, qu’il est fort, n’est pas un individu fort. La négation de sa propre souffrance, c’est la facilité, pas la force. C’est un réflexe de survie, pas une démonstration de force. C’est obéir aux impératifs mis dans la tête des garçons dès leur jeunesse, pas une force. Pour un homme, je pense que la force, la vraie, c’est justement ce moment où il arrivera à dire à un proche, sa femme, un ami « je ne vais pas bien ». Ca, c’est un mec fort! C’est celui qui arrive à ôter le masque, à renoncer à la norme pour entendre ce qui se joue en lui et le dire. Respect, si si!

Si j’évoquais peu le parcours de Chéri, c’est parce qu’il n’était pas encore arrivé au stade où les mots sortent. Alors j’attendais respectueusement. Je n’ai jamais rien forcé, on vit un quotidiement éminemment violent, inutile de rajouter de la pression quelque part, toute source de pression est insupportable dans notre état. Alors je le laissais parcourir son propre chemin en me contentant de lui rappeler, de temps en temps, que j’étais là pour accueillir ses mots, ses pleurs, sa détresse, si et quand il le voudrait. Je n’étais pas légitime pour poser des mots sur son parcours, je ne voulais pas me méprendre et dire des bêtises. Il a fallu huit mois, huit mois pour que l’agitation se tasse, la somatisation ne suffise plus, que le silence devienne trop lourd et qu’enfin les mots sortent. Au goutte à goutte, sans prévenir, comme ça. Et puis davantage. C’est alors sans surprise que j’ai constaté l’évidence: il en bave, au même titre que moi. Lui aussi, il souffre comme un damné. Lui aussi, il a perdu tout point de repère. Lui non plus, il ne sait plus qui il est, où il va, ce qu’il veut. Lui aussi se sent vide de tout élan vital. Lui aussi se demande parfois à quoi bon vivre « comme ça ». Il est anéanti tout comme je le suis. En quatorze ans de vie commune, c’est la première fois qu’il me parle autant à coeur ouvert. Il fallu que nous perdions ce que nous avions de plus cher pour qu’enfin il parvienne à trouver la force de piétiner cette image que la société colle sur les pères de famille. Enfin.

Il morfle comme moi. Sauf que lui il n’arrive pas à sortir tout ça par écrit. Il n’a pas de blog (visible ou caché) pour exorciser ses peines et bénéficier d’un soutien tellement précieux. Il n’est pas inscrit sur des groupes d’endeuillés sur les réseaux. Il n’échange pas avec des mamans endeuillées sur Instagram. Parce que c’est un papa et que les papas restent dans l’ombre. Ils restent dans le silence et l’indifférence. Comment rendre l’invivable pire encore…

Vous voulez que je vous dise? Quand il me récupère en pleurs dans ses bras, quand il me dit que « ça ira », quand il répond un « ça va » machinal à ma question, ce n’est pas là que je le vois fort. En revanche, quand il vient se réfugier dans mes bras, quand il me dit ce qu’il ressent, pour de vrai, quand il me confie qu’il aurait trop peur de ravoir un autre enfant, quand il ose sortir sa détresse et la poser là, devant moi, sans fard ni faux-semblant, c’est là que je l’admire. Il en faut, de la force, pour faire ça. De la détresse aussi, mais pas seulement. De la confiance aussi, mais pas seulement. Il faut une sacrée force.

A vous tous, papas endeuillés.

6 commentaires sur “Au nom du père

  1. Je termine cet article avec les larmes aux yeux. Merci pour ces mots, tellements justes, et forts. Que d’amour…
    J’espère que votre conjoint lira ces mots et qu’il en sera tout aussi ému…

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  2. Mon mari souffre énormément de cette solitude que la société lui impose, jusqu’à sa propre famille qui ne lui demande des nouvelles que de ma peine à moi, et jamais de la sienne … alors que moi, comme toi, j’ai encore un peu mon blog, instagram et un forum où je peux faire vivre mon fils, épancher ma souffrance ou tout ce qui me passe par la tête 😔

    Aimé par 2 personnes

  3. très juste, et tellement touchant. En même temps, j’imagine que c’est une forme de soulagement qu’il te parle, et que cette souffrance commune va vous re-lier. Être chacun dans la solitude de sa souffrance, c’est vraiment terrible. Maintenant, vous allez continuer ensemble ce chemin ❤

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  4. Je suis tellement touchée par tes mots et en même temps rien de ce que tu décris ne m’étonne. J’espère qu’il trouve les ressources nécessaires pour soulager un peu ses souffrances car même si vous avancez ensemble main dans la main, c’est souvent nécessaire de trouver un exutoire extérieur…

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  5. De la force oui mais de l’amour aussi et de la confiance en l’autre pour lui partager tout ces sentiments si difficiles. C’est une belle preuve de votre amour bien vivant.

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